Il s'agit d'un ouvrage de fond qui vise a definir un concept-cle de la
geographie: le territoire dans un champ de reflexion nettement revendique:
celui de la geographie sociale. Ainsi, GDM ne peut se satisfaire de la definition
geopolitique du territoire mais analyse les territorialites propres aux
differents acteurs sociaux, la fabrication de territoires par les populations,
a la recherche d'ancrages a l'heure de la mondialisation. des l'introduction,
l'auteur devance une eventuelle critique en indiquant qu'il laisse de cote
le probleme des frontieres, assez important pour justifier un ouvrage a lui
seul.
STRUCTURE:
l'ouvrage se divise en trois parties:
* la premiere ( 90 pages) intitulee " de l'espace au territoire" vise a definir
le concept de territoire par arpport a celui d'espace puis leurs liens; elle
donne lieu a une analyse genetique qui nous plonge dans les racines de la
pensee occidentale ( remontant aux philosophes pre-socratiques! et nous fait
passer d'un espace cosmique a des espaces produits, percus, representes,
vecus, sociaux.
Le territoire a une double dimension, une nature materielle, geographique
au sens propre du terme et un contenu ideologique ou ideel. GDM insiste sur
l'interdependance entre les faits sociaux, spatiaux et culturels en prenant
l'exemple de l'interpretation differente du meme espace soudano-sahelien
au Niger par des groupes sociaux culturellement differents ( exemple extrait
de la GU ); il met en evidence "l'effet de lieu"qui resulte des representations
que nous avons d'un territoire bien identifie dans nos pratiques sociales:
ce peut etre aussi bien une campagne ou il fait bon vivre que les ghettos
urbains americains. A cet egard, GDM met en evidence le caractere negatif,
devalorisant des representations territorialisees produites par l'effet de
lieu des banlieues francaises.
* la deuxieme partie, intitulee "les structures elementaires de la
territorialite" ( 70 pages ) se decompose en deux sous-parties. dans un premier
temps, GDM analyse les lieux a partir desquels nous formons notre territorialite:
la maison, la rue, la localite de proximite auxquels il oppose notre rapport
a l'immensite, a l'infini. Entre le local et l'infini, existent les structures
intermediaires du territoire dont la region que GDM situe "entre l'aire des
routines et celle des veritables migrations". Cette conception de la region
en fait "une des figures les plus instables et les plus fragiles du territoire",
loin de l'utilisation habituelle du terme.
Dans un second temps, il s'agit de mettre en place une methode d'analyse,
d'identification des territoires: l'approche de GDM est systemique et s'appuie
sur un triple corpus theorique, la dialectique marxiste, le structuralisme,
la phenomenologie. Il degage quatre composantes a la formation socio-spatiale
ainsi mise en evidence:
- deux instances d'infrastructure, l'instance geographique ( paysages..)
et l'instance economique
- deux instances de superstructures, l'ensemble des valeurs ideologiques
et culturelles et l'ensemble des pouvoirs.
* la troisieme partie ( 100 pages ) , intitulee "la construction des
territoires", analyse les differentes modalites de la construction territoriales
en reprenant les quatre instances:
- l'instance geographique se construit a partir des pratiques que nous avons
de l'espace mais aussi des cartes et des paysages qui "annoncent le territoire
en exhibant ses facettes sensorielles". GDM note "une curieuse codependance
dialectique" entre territoire et paysage et montre comment la diffusion des
paysages des parcs natioanux americains est un element efficace de formation
de l'identite americaine.
- l'instance economique ou l'organisation spatiale de la production et des
marches met en evidence des processus de territorialisation accrue dans les
nouveaux systemes productifs mis en place depuis la crise du systeme fordiste;
GDM analyse plus precisement la realite territoriale des districts industriels
qu'ils soient urbains et fonctionnent en reseaux ( ex de Toulouse et de
l'aeronautique ) ou regionaux ( le Tokai ) , voire microregionaux ( la Vendee
).
- avec l'instance ideologique, ce sont les representations mentales qu'un
groupe social partage a propos d'un territoire qui nous interessent.Concepts,
image, symboles, mythes contribuent a l'identite territoriale; les exemples
de Saint-Etienne, Lyon et Tours permettent de parler d'ideologie territoriale
qui fait qu'on associe a un espace, des images, des qualites qui sont quelques
fois loin des realites: instance ideologique et instance politique ont alors
des rapports etroits.
- tout pouvoir s'accompagne de constructions territoriales, pouvant aller
jusqu'au modele de la segregation spatiale sud-africaine qui etait ideologique
et politique et non d'une logique socio-economique. GDM centre son propos
sur l'Etat-nation ou le territoire, defini comme l'espace sous le controle
d'un pouvoir etatique, est devenu l'element central de l'identite nationale.
Ce territoire est attaque aujourd'hui par en-bas sur des bases ethniques
( "humanite serait reduite a une organisation regressive de tribus
territorialisees") et par en-haut ( processus de transnationalisation )
En conclusion, l'auteur note d'ailleurs qu'il y a de plus en plus d'idealite
dans les territoires des populations, repondant a un besoin d'enracinement,
de lien social de proximite face, je cite "a l'elargissement croissant,
producteur d'angoisse,de leurs univers relationnels". le territoire resulte
alors "d'un double mouvement de socialisation de la spatialite et de
spatialisation de la sociabilite".
COMMENTAIRE
cette fusion du social et du spatial dans le concept de territoire fait tout
l'interet de l'analyse profonde qu'en fait GDM. Sa demarche se situe a la
confluence de plusieurs courants de pensee, non seulement geographiques;
philosophie, sociologie, economie sont appelees a la rescousse et sa pensee
s'alimente autant du marxisme, du structuralisme, de l'approche phenomenologique
que de la sociologie de P.Bourdieu.
Cette richesse rend fatalement la lecture ardue mais il faut reconnaitre
a l'auteur le souci permanent d'accompagner sa reflexion theorique d'exemples
spatiaux qui pourront stimuler nos propres approches territoriales. De meme,
la diversite des apports theoriques aboutit a une synthese ouverte comme
si GDM avait exclu tout aspect totalitaire de chacun des apports pris
individuellement: ainsi peut-on interpreter le triple coup de griffe porte
a l'approche structuraliste version Roger Brunet:
- p 53 a propos du paysage palimpseste: GDM refuse de n'envisager les
temporalites passees que comme un heritage qu'on retrouve en grattant mais
envisage les rapports complexes des differents temps du passe dans la
construction du territoire d'aujourd'hui.
- p 142, GDM met en garde contre des "analyses trop systematiques et trop
reductrices des phenomenes que l'on observe" et le risque de mort du sujet
"transforme en marionnette des structures".
- p 274 , sans nier l'apport des lois de gravitation, de
l'attraction...transposees des sciences physiques et biologiques qui mettent
en evidences des structures universelles, il milite pour "resignifier" ces
lois en les soumettant a des logiques historiques et sociales pouyr echapper
"aux risques d'une derive positiviste".
A signaler pour l'anecdote, l'erreur faites plusieurs fois de prenommer Armand
Fremont, Andre alors que les deux auteurs partagent leurs vues sur l'espace
vecu...
L'ouvrage est donc une reference susceptible d'interesser un public plus
large que les etudiants et les collegues qui tentent l'agregation interne
(!): en ces temps de reflexions bercees par la mondialisation, remercions
l'auteur de nous donner une approche beaucoup plus riche de la notion de
territoire ( par rapport a une approche uniquement geopolitique ) en lui
donnant toute son epaisseur sociale: en cela il rejoint bien l'essence de
la geographie a la fois spatiale et sociale.
NB: Guy Di Meo a recemment ecrit un article dans l'Information geographique
( 1998 -3 aux Editions Sedes ): De l'espace aux territoires: elements pour
une archeologie des concepts fondamentaux de la geographie; il y reprend
la plutot la premiere partie de son livre qui n'est pas a proprement parler
la plus geographique.